Flâneur

Quelques mots d'un flâneur ordinaire...

samedi 6 novembre 2010

Je craque !

Je suis comme un glaçon dans un verre tiède : je m'épuise lentement, et de temps en temps je craque. Ce matin-là, je sentais que j'allais craquer. C'est pas que j'adorais mon boulot, on a déjà vu plus agréable. Désosser des carcasses de poulet et placer les morceaux sur le tapis roulant qui les emmène droit dans le tunnel de congélation, et en cadence s'il vous plaît, pas plus de 45 secondes par carcasse, on rigolait pas tous les jours.
Mais ce boulot, j'en avais besoin. Ou plutôt j'avais besoin de ma paye. Alors quand les gars du syndicat se sont ramenés en faisant les fiérots, j'ai compris que ça sentait mauvais, et pour une fois c'était pas les carcasses de poulet. Ils ont profité des la pause de changement d'équipe pour investir l'atelier. Deux d'entre eux ont déplié une grande banderole : « Non aux cadences infernales ! » Ils ont commencé à haranguer tout le monde, pour la grève, les revendications, les salaires. Sauf que moi, mon salaire, j'en avais besoin pour bouffer, alors que eux, le syndicat allait leur rembourser leurs journées de grèves perdues.
Et puis d'un coup, j'ai craqué. Je me suis approché de celui qui était le plus près et qui gueulait comme un veau dans son mégaphone. Je lui ai attrapé l'avant-bras, le mégaphone est tombé. Un petit tour sur moi et le tapis était là, toujours en train d'avancer. J'ai levé mon tranchoir et sectionné net au niveau du poignet. La main est partie direct vers les vapeurs d'azote liquide. Un morceau de poulet à cinq doigts et une chevalière en or, ça va faire bizarre au type qui va trouver ça dans son assiette.

jeudi 10 décembre 2009

Temps et espace

Perpète ! Le salaud m'offrait perpète ! Pas moins de 120 m2 comme concession perpétuelle au cimetière le plus prestigieux de la capitale. L'équivalent d'une bonne vingtaine de caveaux rien que pour ma tronche. Vu le fric que ça avait dû lui coûter, il s'était pas fichu de moi, mon crétin de beau-frère ! Ou plutôt si : il avait mis le prix pour bien se fiche de ma pomme. Car enfin, il fallait avoir l'esprit drôlement mal tourné pou m'offrir un tel cadeau. J'ai eu un demi-siècle hier, mais c'était pas une raison ! Le message était si subtil : "Je t'aime tellement que j'aimerais te voir au cimetière pour l'éternité."
On a quand même fait la bringue. J'ai ravalé ma surprise, tout le monde a plaisanté et on a bu. Beaucoup. Beaucoup trop. Résultat, aujourd'hui c'est la gueule de bois, péniblement affairé aux tâches ménagères interminables. Plus les tâches légales. Interrogatoires, déposition, commissariat. Hier, pendant la fête, mon beau-frère est passé par-dessus le balcon. L'atterrissage a été particulièrement raté, au bout de douze étages. Ca fera toujours un premier locataire pour la concession. Comment ça je l'ai poussé ?

mardi 6 octobre 2009

4ème de couverture imaginaire

Alors que la nuit tombe sur New York, de curieux ouvriers se rassemblent : à poils, à pattes et à plumes. C'est comme si tous les animaux de la ville se retrouvaient en une assemblée souterraine. Chats, chiens, rats, pigeons semblent avoir conclu une trève et oeuvrer pour un but commun. Sous les ordres de Mick, l'alligator exilé de Floride, ils mènent un bien étrange ballet.
Se pourrait-il que la domination de l'homme soit remise en cause ?

L'auteur :
Richard Flow, né à New York en 1955, a étudié le comportement animal à l'Université de Yale pendant plus de vingt-cinq ans, avant de devenir auteur à suspense. "Le niveau -1" est son troisième roman.

samedi 25 octobre 2008

Parodie

Le magicien au grand chapeau pointu, vexé, se barricada dans sa tourelle. Le roi son protecteur venait de lui annoncer qu'il n'avait besoin ni de ses services ni de ses conseils pour le tournoi de chevalerie qui commencerait dans une semaine. "Ah c'est comme ça ? s'indignait le magicien devant son gros matou qui lui, paressait au coin du feu. Ils vont voir ce qu'ils vont voir !"
Il déplaça quelques cartes qui traînaient afin de dégager son grand tableau noir, puis se saisit d'une craie et commença à y griffonner des tas de formules. Elles étaient toutes plus bizarres les unes que les autres. De temps en temps, il regardait par la fenêtre, réfléchissait intensément avant de corriger quelques signes ici ou là. A un certain moment, il s'interrompit, ramassa une feuille que l'automne avait fait jaunir avant de tomber, et que le vent avait dû faire entrer en la glissant sous la porte. Il appliqua la feuille sur le taleau et en dessina le contour à la craie.
Au bout de trois jours de ces réflexions surprenantes, il fut satisfait et s'accorda une pause de deux jours de sommeil. Puis encore un jour complet pour manger. Il retourna ensuite s'enfermer dans sa tourelle, avec ordre de ne pas le déranger. Personne n'y aurait songé. Mais pendant toute la journée qui suivit, on entendit grincements, couinements et toutes sortes de bruits à faire dresser les poils sur tout le corps en provenance de la tourelle. Les chevaliers qui avaient dressé leurs tentes tout autour du château n'avaient rien remarqué, mais leurs écuyers murmuraient à la diablerie.
Le lendemain, à l'ouverture du tournoi, un chevalier inconnu suscitait bien des commentaires. Son blason en forme de feuille ne disait rien à personne, et les plus téméraires qui l'avaient approché prétendaient qu'il sentait le chat mouillé.

dimanche 19 octobre 2008

Toilette

Toilette, bouffe, crotte, dormir. Bouffe, crotte, caresses, bouffe, crotte, dormir. Toilette encore. Finalement, ça n'a rien de désagréable, la vie de caniche à sa mémère. Bon, de temps en temps on se fait un peu étrangler quand elle tire sur la laisse pour pas nous laisser pisser sur la roue de la bagnole du voisin à qui elle fait les yeux doux. Mais à part ça, c'est plutôt tranquille. Le pire, c'est après le toilettage d'automne. Elle a peur qu'on aie froid, alors avant de sortir dehors elle nous enfile de force une petite laine colorée ou plastifiée qui ferait passer le plus noble des saint-bernard pour une parodie de super-héros canin ridicule. A vomir. Et dire qu'il faut supporter ça tout l'hiver. Heureusement, en rentrant, y'a les croquettes. Tant mieux.

samedi 14 juin 2008

Caramba, encore raté !

Je raterais un éléphant dans un couloir. Cette expression, elle est faite pour moi. Comme plein d'autres. Je suis un raté. Un vrai de vrai. Déjà avant ma naissance : je suis issu d'un avortement raté. Ma naissance elle-même, par le siège, a été ratée. Je passerai brièvement sur ma scolarité, écourtée puisque ratée elle aussi. Impossible de devenir quelqu'un puisque mon éducation a été aussi ratée que le reste. Je sais écrire, mais avec des ratures. Je me suis retrouvé dans la rue, avec des petites frappes. Mais puisque je ratais tout je ne pouvais même pas espérer devenir un caïd. Tout ce que j'entreprends, je le rate. Je n'ai jamais eu mon permis de conduire : raté sept fois... Je suis obligé d'habiter un appartement au rez-de-chaussée : la moindre marche, je la rate. Je n'ai jamais invité quelqu'un chez moi parce que je raterais même des nouilles si je cuisinais.
Quarante ans à tout rater, je suis usé. Je ne pense même pas à me suicider, puisqu'il est évident que je me raterais. Mais la mort, elle, peut-elle réussir à ne pas me rater ?

dimanche 1 juin 2008

Argent et sentiments

Faire des profits en étant gentil, est-ce possible ? Faire passer des augmentations de prix en douceur, est-ce envisageable ? Voilà le genre de questions que se posait à présent Marc, responsable des ventes de cette grande firme de produits laitiers. Pendant des années, la seule question qu'il s'était jamais posée était : comment augmenter le plus possible les bénéfices ? Développer les ventes, comprimer les coûts, voilà bien sûr les réponses que Marc avait appliquées.
Mais depuis son voyage en Asie du sud-est, il n'était plus le même. Il avait voulu s'échapper pendant une journée du havre à touristes où il flemmardait, et ce qu'il avait découvert au-delà l'avait bouleversé. La famine, le désarroi, la misère... et les yeux des enfants. Il avait dû se forcer comme jamais pour reprendre le travail. Et encore, depuis son retour il ne faisait plus rien que les affaires courantes, il tentait de préserver un fragile équilibre de statu quo qui pourtant, il le savait bien, ne le servait pas auprès du directeur général.
Marc s'en fichait. Il était simplement écoeuré des manoeuvres, de la corruption, de l'odeur douceureuse du fric qui entre à flots. Il fallait qu'il réagisse. Le flingue qu'il avait apporté et déposé dans le tiroir de son bureau devrait faire l'affaire.